UNE FAENA POUR L’ÉTERNITÉ[:]

Sanglant est ce mois de juillet. Le premier dimanche,  le torero français Thomas Cerqueira tombait à Mauguio, très gravement blessé, avec la veine et l’artère fémorale sectionnées par un coup de corne d’un toro des frères Jalabert. Pendant ce temps, à Madrid, les novilleros Juan Miguel et Andy Younes étaient contraints de passer à l’infirmerie, le premier avec deux coups de corne, l’un d’eux grave au cou, et le second avec un sévère traumatisme cranio encéphaliquen et un léger coup de corne au tibia. Souhaitons que lorsque se déclencheront les hostilités à Pampelune avec ce rythme effrené d’encierros et de corridas la roue tournera.

Cependant, au coeur de ces festivités, j’ai préféré me pencher au balcon des souvenirs pour me rappeler d’une faena que le temps installe par dessus l’histoire.

Elle se produisit à Las Ventas le 6 juillet 1944. Elle fut signée Manolete et pour certains ce fut la meilleure faena de sa vie. Probablement, la meilleure qu’il ait réalisée à Madrid. Ce jour-là, Corrida de la Presse, on annonçait des toros d’Alipio Pérez Tabernero pour El Estudiante, Juanito Belmonte et Manolete. Et le destin voulut que le dernier du lot de toros fur protesté et rendu aux corrals, sortant à sa place un toro de l’élevage portugais de Pinto Barreiro. Un toro qui est rentré dans l’histoire avec un nom –« Ratón »- qui n’était pas le sien, car en réalité il portait le nom de « Centella » et était le fils d’une vache homonyme et de l’étalon « Interrogado ». Cependant, nous continuerons à l’appeler comme il resté pour l’histoire. « Ratón était marqué avec le nº242, il pesait 446 kilos et sa morphologie révélait sa souche Gamero Cívico. Le toro avait sans doute quelque chose qui n’était pas passée inaperçue pa Camará, qui montrant ses talents exceptionnels de veedor de toros, parvint à ce qu’il fut non pas second sobrero mais premier prévoyant ce qui finalement se produisit au deuxième toro de Manolete. On constata la qualité du toro à la cape de Manolete, « Ah, le jour où je pourrais brinder un toro aux arènes de Madrid ! » avait-il déclaré, et Manuel hissa sa montera pour le brindis et offrit sa faena aux spectateurs. Et quelle faena ! En elle Manolete agglutina les vertus du styliste qui ne tue pas et du spécialiste de la mise à mort qui ne torée pas ; celle du torero esthétique qui ne domine pas et celle du dominateur manquant d’harmonie. Tout s’était fondu dans sa personnalité unique hissée sur le piédestal de son courage indubitable. Ce fut l’oeuvre majeure d’un torero exceptionnel ; autrement dit : l’exceptionnel multiplié au carré. « Personne n’a jamais toréé ainsi », disaient les gens en sortant des arènes, avec les yeux marqués par ce qu’ils venaient de vivre. Le public lambda, les professionnels et les vieux aficionados, bon nombre desquels avaient été attirés par l’aimant de Manolete pour revenir dans les arènes après des années d’absence.

Impassible, le mauve et or de Manolete faisait passer le corps de « Ratón » à quelques centimètres à peine de sa ceinture, il avait magnifié la naturelle –même si le toro chargeait avec la corne vers l’extérieur- et enchaînait les droitières avec verticalité en dévisageant les gradins dans un étalage de sa dominition, ce qui rendait le public encore plus fou, et il pleuvait des chapeaux, des fleurs, des sacs et des vêtements pour semer l’arène avec cette flore gentille émanant de l’enthousiasme. On n’avait jamais toréé ainsi, disait-on partout. Et Manolete au sommet, indomptable et imparable artistiquement et pour toujours. Etonnant, impossible à raconter, unique. Il se devait de finir son oeuvre se lançant avec l’épée tel un Almanzor de la tauromachie. Malgré l’estocade, il dut faire usage du descabello, ce qui n’empêcha pas l’explosion du public. Certains disent qu’il coupa une oreille ; d’autres deux. Ce qui est certain c’est que ce fut une de ces faenas dont on manque de trophées pour les récompenser. Uniquement le temps, vaincu devant son souvenir, lui rend justice. Je la remémore aujourd’hui mais d’autres dans un siècle le feront aussi et plus tard encore, car la faena de Manolete à Ratón fut une oeuvre pour l’éternité.

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