FRAÎCHEUR RENAISSANTE

La corrida de vendredi dernier à la feria de El Pilar nous a procuré à nouveau le plaisir de voir Roca Rey exhalant de nouveau cette fraîcheur qui, avec lui, parfuma la tauromachie dans son étape de novillero conquérant et lors de ses débuts en tant que matador d’alternative.
Solvable, capable, plein d’espoir et non réticent à se mettre en danger quand cela est un complément à la profondeur de son toreo essentiel, il illumina sa prestation de la lumière magique de celui qui a retrouvé son printemps. Un souffle de vent frais avec lequel il réussit à mettre debout le public lors d’un quite de gaoneras qui, sans exagérations, on peut qualifier d’historique, car enchaîner –sur ses appuis et immobile comme une statue- une demie douzaine de ces passes à la façon de Gaona sans jamais rectifier est quelque chose que je n’ai vu faire, au cours de ma longue vie d’aficionado, qu’une seule fois, à un toro de Guardiola, au novillero Antonio Batalla dans les arènes de Huelva. Le calendrier, à l’époque, affichait 1965. Depuis ce temps, et jusqu’à vendredi, je ne l’avais plus revu.
Mais il n’en resta pas là. Viendrait ensuite son toreo avec la muleta, ses passes inversées de dos provoquant des cris d’effroi sur les gradins, son toreo pausé et profond avec la main basse aussi bien à gauche qu’à droite. Tout ceci jusqu’au moment, plus tôt que tard, où s’éteignirent ses toros, et il exhiba son courage à quelques centimètres à peine des cornes –des toros très armés cette fois-ci- sans que la lumière de son costume ne cesse de briller ; mais, au-delà de tout, je garde cette impression d’être de nouveau devant ce torero capable de donner un nouveau tour de vis à la tauromachie pour qu’elle continue d’évoluer.
Ce furent des retrouvailles avec ce Roca Rey d’avant l’enchaînement de blessures, qui au lieu d’allumer chez lui l’instinct de conservation, lui mirent dans la tête ce besoin de sortir debout des arènes ; de parvenir à ce que son toreo ne passe pas « nécessairement » par l’infirmerie et accentue ses relations avec les médecins. Tout cela agite les incertitudes et amoindrit la confiance. Et je ne me réfère pas seulement au courage, mais par-dessus tout à l’insécurité qui enveloppe son concept même de la tauromachie ; insécurité qui fait que le torero perd le « sitio » et commence à voir trouble ce qui était clair auparavant et concernant Roca Rey il s’agissait de rendre possible l’impossible.
La saison dernière il avait dû arrêter sa saison suite aux blessures de Malaga et –juste après sa réapparition- de Palencia. Malgré tout, il démarra très bien sa nouvelle saison avec des succès à Valence, Séville –des arènes où on regarde les toreros à la loupe- et son oreille au manso de Madrid. Mais en juin, le 22, un toro de El Pilar l’encornait à Badajoz et sans répit il était blessé de nouveau à Pampelune devant un toro de Jandilla. Un accident vraiment malchanceux à l’heure de la mise à mort, car après avoir brisé son épée il demeura figé quelques instants à peine devant le toro qui en profita pour l’encorner à la cuisse ; en tout cas, une nouvelle blesser –encore d’affilée- à ajouter à la série.
Quand il revint dans les arènes, en étant toujours Roca, il n’était plus le même. À Huelva et El Puerto –où il souffrit une très violente culbute, cette fois-ci sans séquelles- on put le constater. À mesure que tout ceci lui arrivait, il gagna en confiance, en fraîcheur, en vigueur, et comme il a un courage hors pair et une aficion paradigmatique, on vit de nouveau sur ses yeux les éclairs du triomphe, des rêves, des espoirs, des buts à conquérir.
Je l’ai vu ainsi à Saragosse : avec cet espoir, cette toreria, cette jeunesse écrasante qui aspira au plus haut et s’y attache complètement. L’Amérique l’attend maintenant, et quelques mois plus tard, à l’annonce du printemps, il reviendra en Espagne. Alors, nous continuerons à parler

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