TORÉER LE MANSO

San Isidro, dixième corrida. Au toro manso de race brave on l’appelle « mansurrón » ou « bravucón », car le bétail de leur condition d’une certaine manière charge. Avant, le manso-brave était plutôt manso, il n’allait pas au cheval, par contre aujourd’hui oui, mais il se retourne vite dès qu’il sent le fer. À la cape il balance les pattes de devant, ou s’arrête sans passer, et s’il le fait, il ne passe pas tout à fait, et s’il passe jusqu’à l’achèvement de la suerte, il fuit ou se retourne avec la corne contraire. Voila pourquoi il faut savoir toréer le manso. Ne pas trop l’obliger dans sa charge, mais le contredire sans qu’il ne s’en aperçoive. Pour le faire croire qu’il charge en fuyant. Et bien entendu en se croisant jamais quand on l’appelle, un placement qui le dissuaderait, raccourcirait son voyage, ou l’arrêterait. Et si le manso a en plus du genio, il protesterait, substituant à la charge, un coup de tête.

Pour toutes ces raisons, quand Joselito Adame conduisit le cinquième à se déplacer sans s’en rendre compte vers sa querencia, le refuge des torils, et quand ils y parvinrent, le torero placé au fil des cornes, sans lui permettre de voir autre chose que la muleta, sans le forcer, le brusquer ni le défier, l’intelligence du torero flamboya, la charge se transforma en une fuite vers l’avant, le toreo trouva sa conjonction, l’enchaînement signifia la réunion de l’homme et la bête, et les arènes, debout, l’acclamèrent. Non pas les aficionados du tendido 7, qui demandaient cette fois qu’il se croise, ce qui était inapproprié, veillant à la pureté du toreo. Que de bêtises ! Les toros on les torée en ligne ou en se croisant, suivant leurs conditions, le reste c’est de la géométrie trompeuse pour des gens pas très futés.

Pour ces mêmes raisons, les aficionados ne purent pas comprendre la vaillante faena de Curro Díaz à son premier toro, un manso avec beaucoup de genio, auquel il concéda de l’espace et des avantages qui accrurent sa bravoure. Mais non, ce ne fut pas de la bravoure, mais un mirage. C’était un manso absolu. Quand le torero trébucha, qu’il tomba par terre et qu’il l’attrapa et le lança dans les airs, cet énorme manso (581 kilos et deux immenses cornes) prit peur et ne chargea plus. Celui qui ne s’effraya pas fut Curro, torero vaillant, à la fine esthétique. Voir l’imposer à ses deux bestiaux fut admirable mais aussi du gâchis. Comme l’engagement plein d’espérance de Juan del Alamo devant deux toros qui ne servaient à rien. La corrida d’Alcurrucén fut mansa du début à la fin.

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