LE TAUREAU, PUISSANT MEDIUM

Madrid, San Isidro, première corrida. Le taureau est un animal mystérieux. Il a des pouvoirs psychiques. Ils subjugue des milliers de personnes. Il peut les plonger dans un état d’inquiète effervescence, leur relever le moral, les enivrer, les remettre en question, ou au contraire les plonger dans l’ennui, les endormir, les irriter…

Bien sûr, le torero est son complice ou son contradicteur. Il peut affiner sa bravoure, compenser sa tendance de manso, ou, au contraire, être vaincu par l’une ou l’autre. La corrida de La Quinta a montré les deux versions. Elle a semé l’ennui durant la première partie et aurait remonté le moral des spectateurs si les toreros n’avaient pas plongé dans l’impuissance ou la peur. Le danger sourd des santacolomas provoquait l’inquiétude en piste mais par contre l’ennui sur les gradins. Ainsi, la tauromachie prudente et habile de Juan Bautista a été en-dessous de la noble classe du quatrième taureau, qu’il a par contre très bien tué d’une formidable estocade. Voilà aussi pourquoi El Cid a perdu le nord face aux charges vivaces et d’une incorrigible agressivité du cinquième. Et voilà également pourquoi Morenito de Aranda, qui s’était montré courageux à son premier, a été dérouté face au très dangereux sixième taureau.

Qu’est-il arrivé avec la corrida de La Quinta ? L’éleveur ne devrait pas a priori avoir de réponse. J’en suggère une : il est très difficile de modifier la phénotype d’un encaste et d’en garder le comportement. Les « santacolomas » d’aujourd’hui sont plus hauts, ont plus de cornes, plus de morrillo, une croupe plus prononcée et davantage de force, mais moins de promptitude, de fixité et de mobilité. Et le taureau de moindre bravoure et qui charge lentement, « réfléchit » davantage. J’aimais les « buendias » et les « gracilianos » d’antan, plus fins corporellement, plus réunis et aux cornes plus courtes, plus vivaces et avec plus de classe. Mais c’était des toros d’une morphologie moyenne qui pesaient autour de 450 kilos, chose inadmissible de nos jours. Maintenant, les ganaderos de cet encaste sont devenus comme des éleveurs de lévriers qu’on aurait grossis. On ne peut pas leur exiger qu’ils courent pareil. Cependant, l’année dernière, la corrida de Rehuelga mit à mal ce qui vient d’être affirmé. Ce furent des dogues qui chargèrent comme des lévriers. Était-ce un miracle ? La corrida de La Quinta nous a prouvé que la mode du taureau énorme ne peut contredire la nature. Le taureau brave a toujours été un bovin de petite taille. La pénitence, c’est l’ennui.

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