LE TOREO CHÂTIÉ

Les taureaux de Pedraza de Yeltes étaient de véritables armoires à trois corps. On aurait dit des autobus à deux étages. Et leurs cornes paraissaient d’infinies tours gothiques. Une morphologie en rien propice à la tauromachie. D’autant plus que tous les mastodontes brillèrent par leur absence de caste. Malgré tout, ils furent nobles. Avec une noblesse sans race et balourde, insuffisante pour compléter les charge, inadaptée pour la fusion du toreo.

Mais il y eut un torero, Fortes, qui avec des taureaux de la sorte restaura la clé première de la tauromachie : rendre possible l’impossible. Œuvrer le miracle. Comment le fit-il ? Offrant son corps comme proie, se juchant sur le toro, berçant ses courtes charges assis sur une verticalité élégante et pathétique, jouant des bras avec une harmonie très torera, laissant les cornes caresser la soie de son costume. Inspiration, harmonie, de la maîtrise au bord de l’abîme : l’art caressant le voile sombre de la mort. Les arènes étaient émues, elles craquèrent, succombant devant autant de beauté et de drame. Et quand il acheva son œuvre d’une seule et grande estocade, ce fut l’explosion sur les gradins, les mouchoirs blancs s’agitaient comme des hirondelles en folie, la pétition était une clameur collective, l’ascension de la peur de l’enfer au firmament de l’art. Mais le président, un inquisiteur niais, un aficionado nul, se mit à dos le public souverain sans respecter le règlement, entre autres choses parce que les ordonnances taurines lui permettent une intolérable impunité. L’aficion, indignée, obligea ce grand torero à faire deux tours de piste, lança des milliers de coussins  sur la piste et dit adieu à ce crétin représentant de l’autorité avec une bronca qui restera dans les annales de Las Ventas. La Corrida a beaucoup d’ennemis. Certains sont dehors et d’autres à l’intérieur, ces derniers sont les pires.

Pour le reste, Manuel Escribano et Daniel Luque ont été au-dessus de leurs toros, sans avoir la possibilité de briller : ils étaient partis aux arènes pour toréer, non pour provoquer la mort au fond même de l’abîme.

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